Et si nous changions de mot pour changer de regard ?
On parle de changement climatique.
L’expression est devenue familière, presque anodine, à force d’être répétée. Elle circule facilement, elle s’impose dans les médias, dans les discours politiques, dans les conversations du quotidien.
Et pourtant, elle pose une question essentielle.
Dire changement climatique donne l’impression qu’un phénomène extérieur à nous serait à l’œuvre, comme si le climat avait décidé, de lui-même, d’entrer dans une phase d’instabilité inhabituelle et très rapide.
Cette manière de nommer les choses installe une distance confortable entre ce qui se passe et notre propre responsabilité.
Or ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un changement qui nous tombe dessus. C’est une conséquence.
La conséquence cumulative de choix humains répétés, sur plusieurs décennies, dans notre manière de produire, de consommer, de nous déplacer et d’habiter le monde.
En parlant ainsi, nous glissons doucement du rôle d’acteurs à celui de spectateurs.
Parfois même à celui de victimes d’un système que nous aurions perdu le contrôle d’influencer.
Peut-être faudrait-il alors changer de mot.
Parler non pas de changement climatique, mais de l’ère de notre responsabilité humaine.
Non pour désigner un coupable, mais pour retrouver une position juste.
Depuis longtemps, l’humain s’est pensé comme extérieur au reste du vivant.
Il s’est placé à part, parfois au-dessus, considérant le monde non-humain comme un ensemble de ressources disponibles, et non comme un système vivant dont il fait intimement partie.
En oubliant cette appartenance, nous avons rompu des équilibres subtils.
Le monde non-humain est un ensemble de relations complexes, dans lesquelles chaque élément interagit avec les autres. Lorsqu’un équilibre est perturbé, l’ensemble du système cherche à s’ajuster pour continuer à exister.
Ce que nous appelons aujourd’hui dérèglements, crises ou catastrophes ne sont pas des caprices de la nature. Ce sont des réponses cohérentes à des actions humaines répétées, amplifiées et industrialisées.
La nature ne punit pas. Elle répond, avec les moyens du vivant, elle rétablit l’équilbre.
Dire que nous subissons le changement climatique revient à effacer cette relation de cause à effet. Cela revient aussi à oublier que toute action dans un système vivant produit nécessairement une réaction. Comme dans une famille, un cercle d’amis…
Reconnaître notre responsabilité humaine n’est pas un acte de culpabilité.
La culpabilité fige et enferme dans l’impuissance.
La responsabilité, au contraire, ouvre un espace de choix, de transformation et de réajustement.
Car si des comportements humains ont contribué à déséquilibrer le vivant, d’autres comportements peuvent aussi contribuer à restaurer des équilibres plus respectueux, plus durables et plus conscients.
Mais il y a plus encore.
Le monde non-humain n’est pas seulement un système à préserver.
Il est aussi une source immense d’enseignement.
Les océans, les forêts, les récifs, les sols, les cycles naturels nous montrent, chaque jour, des formes de résilience, d’adaptation, de coopération et d’intelligence collective dont nous pourrions largement nous inspirer dans nos vies humaines.
Le vivant sait composer avec le changement sans rompre avec lui-même. Il sait transformer sans perdre son essence. Il sait coopérer plutôt que dominer, s’ajuster plutôt que contraindre.
Notre perception du monde non-humain peut profondément transformer notre manière d’être humains. En observant le vivant, en l’écoutant réellement, nous pouvons réapprendre des notions essentielles : l’interdépendance, le rythme, la limite, mais aussi la créativité et la capacité de régénération.
Ce monde vivant non-humain est une richesse inestimable, non seulement écologique, mais aussi humaine, symbolique et existentielle.
La question n’est donc pas uniquement environnementale.
Elle est profondément relationnelle et humaine.
Quelle place voulons-nous occuper dans le tissu du vivant ?
Celle de dominants coupés de leurs conséquences, ou celle de participants conscients d’un ensemble plus vaste qu’eux-mêmes ?
Nous ne faisons pas face à une simple crise climatique. Nous faisons face à une crise de lien, de perception et de responsabilité.
Et peut-être que la première transformation à opérer n’est pas technique, mais intérieure : celle qui consiste à se souvenir que nous ne sommes pas face au vivant, mais bel et bien au cœur du vivant, avec tout ce que cela implique de responsabilité… et de possibilités.